Paris - La Samaritaine

L’enseigne Art Déco du bâtiment donnant sur la Seine.

D’où vient le nom de ce grand magasin qui donne sur les quais de Seine, près du Pont Neuf ?

La Samaritaine était le nom d’une pompe à eau qui se trouvait sur la Seine depuis Henri IV au niveau du Pont Neuf, et démolie en 1813. Elle permettait l’alimentation en eau du quartier du Louvre. Son nom, qui a été retenu autrefois comme point de rendez-vous par les Parisiens, est une référence chrétienne (Nouveau Testament), la rencontre de Jésus et de la Samaritaine au puits de Jacob. La Samarie, peuplée par les Samaritains, est une région à l’est de la Palestine, entre la Galilée et la Judée. Jésus s’assoit au bord d’un puits. Une femme de Samarie (une Samaritaine, donc) vient puiser de l’eau, et il lui demande de lui donner à boire… Ce thème a été utilisé dans l’art, y compris pour orner des fontaines publiques

Qui a fondé la Samaritaine ?

Dans ce quartier près de la Seine (1er Arrondissement), Ernest Cognacq, originaire de Saint-Martin-en-Ré (Charente Maritime), vendait des tissus sous un large parasol rouge, et était surnommé le “Napoléon du déballage". Ce commerçant ambitieux a ensuite commencé par installer son premier magasin dans l’arrière salle d’un café à proximité, sur moins de 50 m2, à la fin du Second Empire en 1870. Petit à petit le magasin s’est agrandi pour devenir, en 1900, les Grands Magasins de la Samaritaine.  Il avait retenu cet emplacement afin d’être près de la clientèle des Halles et du grand magasin À la Belle Jardinière, de l’autre côté de la rue du Pont-Neuf, et qui est de nos jours le siège de la Maison Louis Vuitton.
Émile Zola a sans doute été inspiré par la Samaritaine pour son roman Au Bonheur des Dames, qui raconte la naissance du commerce moderne.

En 1872, Ernest-Cognacq épouse Marie-Louise Jaÿ, originaire de Haute-Savoie, qui était tout d’abord vendeuse au grand magasin À la Nouvelle Héloïse (rue de Rambuteau & rue du Temple), puis première vendeuse Au Bon Marché, rive gauche. Ils développent leur affaire ensemble. On peut y entrer sans être obligé d’acheter, les prix sont fixes et affichés, on peut échanger des articles, ou acheter à crédit. Ce couple représente un très bon exemple de l’ascension sociale liée à l'essor des grands magasins à la fin du 19ème siècle.

On peut parler d’un couple de philanthropes, depuis la création, en 1916, de la Fondation Cognacq-Jay, reconnue d’utilité publique, qui existe toujours : les employés de leur époque bénéficiaient d’une grande cantine pour le déjeuner, d’une crèche, d’une maison de convalescence, d’une maison de retraite à Rueil-Malmaison, d’un centre d’apprentissage à Argenteuil, de logements à Levallois-Perret, d’un orphelinat en Haute-Savoie, etc. Aujourd’hui, ce sont 13 établissements et 2.200 salariés, qui sont regroupés dans cette fondation…

Et à Paris, dans le quartier du Marais (3ème Arrondissement), le Musée municipal Cognacq-Jay rassemble les collections du couple, majoritairement des œuvres d’art du 18ème siècle.

À vous Cognac-Jay ?

Cette expression disparue remonte à l’époque où la télévision française d’État (l’ORTF) était installée au 13-15 de cette rue parisienne (7ème Arrondissement), proche de l’émetteur de la Tour Eiffel (1944-1992). Elle était employée par les journalistes, reporters, qui rendaient l’antenne aux studios parisiens.

Le bâtiment Art Nouveau de Frantz Jourdain

Frantz Jourdain, architecte et critique d’art belge naturalisé français, a construit cette partie de la Samaritaine en 1905, en pleine période de l’Art Nouveau à Paris. Il s’agit d’une structure métallique en acier riveté, de type Eiffel. L’extérieur et l’intérieur du bâtiment offrent tout le vocabulaire de cette période : les laves émaillées de Volvic à motifs de fleurs, l’enseigne en mosaïque et céramique, les garde-corps en fer forgé, la frise aux paons sous la verrière, etc.

Avant le développement des grands magasins parisiens, on allait dans de petites boutiques spécialisées pour les chapeaux, les gants, les parapluies, les chaussures, etc. Il fallait montrer que le grand magasin offrait un one stop shop : on pouvait y trouver de tout… Le nom des différents rayons, bien distincts, présents à l’intérieur du magasin au début du siècle dernier sont présents sur la façade polychrome, en verre et en métal : blanc (on parle toujours du blanc pour le linge de maison), chasse (les vêtements de), uniforme, travail (les vêtements de), amazone (c’est-à-dire tout pour le cheval). Bien plus tard, on les avait fait disparaître sous une couche de peinture blanche, sacrilège !

La grande innovation de ce bâtiment est que les planchers de chaque étage étaient transparents, car constitués de dalles de verre (St-Gobain), que l’on ne voit plus depuis la restauration (la mise aux normes, les normes, toujours les normes !), et qui reposaient sur des poutres métalliques. Afin de rappeler cette histoire, le dernier étage sous la verrière est constitué de trois couches de verre sur une chape de béton avec - entre verre et béton - une couche d’élastomère pour amortir les chocs.

C’est le fils de l’architecte, Francis Jourdain, qui a travaillé à la conception de la décoration Art Nouveau de la façade, réalisée en lave émaillée par le décorateur suisse Eugène Grasset, célèbre illustrateur de son temps, notamment une police de caractères Art Nouveau, le logo de l’éditeur Larousse, le Petit Larousse Illustré et la célèbre enseigne du cabaret montmartrois Le Chat Noir. Sur un fond jaune d’or, les fleurs blanches de passiflore sont superbes ! La façade devait surprendre, et inciter les clients à entrer dans le magasin !

Sur la façade Art Nouveau, de verre et de fer, les décorations en lave émaillée de Volvic aux tons orange et jaunes, ornées de fleurs de passiflore, avec les noms de quelques rayons du magasin en 1905…

Le bâtiment Art Déco d’Henri Sauvage

La Samaritaine est agrandie au début des années 1920 par une extension sur le quai du Louvre, côté Seine, dans le style Art déco, terminée en 1928 par Henri Sauvage en collaboration avec Frantz Jourdain (voir mon article 1925 : Exposition des Arts décoratifs). Pour cette autre structure métallique, c’est une architecture aux lignes verticales plus modernes, alliant esthétisme et hygiène, qui a été choisie, car les anciens bâtiments, tout en courbes et surmontés de coupoles, étaient jugés démodés et insalubres. La façade métallique est recouverte de pierres de taille, selon la volonté de la Ville de Paris…

Le bâtiment Art Déco de 1928, aujourd’hui l’Hôtel Cheval Blanc. Certaines personnes confondent l’Art Nouveau et l’Art Déco. Ici, les deux façades proches l’une de l’autre, comme sur cette photo, ne laissent pas la place à la confusion.

On trouve de tout à la Samaritaine

C’est le slogan le plus connu du grand magasin, utilisé des années 1960 jusqu’à sa fermeture en 2005. Également, en 1985, lorsque Christo a emballé le Pont Neuf tout proche, le slogan affiché sur la façade du bâtiment Art Déco était : Moi, la Samaritaine m’emballe

La restauration de la Samaritaine

Le magasin, racheté par le groupe LVMH en 2001 pour 240 M€, a fermé en 2005, car il était non seulement en déficit mais surtout plus du tout aux normes.

Après seize ans de rénovation, le magasin a rouvert en 2021 sur 20.000 m2, à la fin d’un énorme chantier ; on parle d’un montant de 750 M €. Outre le grand magasin, le complexe abrite notamment une crèche, des bureaux, 96 logements sociaux (les 25% obligatoires du plan d’urbanisme !) et, dans le bâtiment Art Déco en bord de Seine, un hôtel de luxe de 72 chambres et suites, Cheval Blanc.

Ce chantier, qui a montré le haut niveau du savoir-faire français, a rassemblé environ 3.000 personnes de plusieurs centaines de sociétés, dont des maîtres-verriers, staffeurs, ferronniers, doreurs, sculpteurs, peintres, artisans d’art, etc., sous la supervision de l’architecte en chef des Monuments Historiques, Jean-François Lagneau.

De nombreuses difficultés ont été rencontrées. Ainsi, pour restaurer les panneaux de lave émaillée de la façade Art Nouveau, il a fallu les décrocher un par un, les nettoyer, voire les refaire. Mais comme cela ne se fait plus de nos jours, on a dû chercher la lave au bon endroit, et trouver les artisans capables de reproduire une technique disparue.

Le Grand Escalier

Le grand escalier Art Nouveau de la Samaritaine © Parchitecte https://en.wikipedia.org/wiki/en:Creative_Commons

Il est composé de 270 marches en chêne d’origine, protégées par des garde-corps, dont il a fallu fabriquer à nouveau une grande partie. Ces rambardes sont aujourd’hui dans le même gris-bleu qu’au début du 20ème siècle, et ornées de 600 feuilles de marronnier dorées à l’or fin. On a conservé son aspect d’escalier « spectacle » voulu par l’architecte Frantz Jourdain. On pouvait voir ce qui se passait dans le magasin, et on pouvait être vu ! Ce qui le rend unique, c’est que dans les autres grands magasins historiques, les escaliers ont laissé la place aux escalators. Ici, ces derniers existent, certes, mais ils ne gênent pas la perspective de l’atrium. Les ferronneries des étages dominant l’atrium ont été refaites dans le même esprit Art Nouveau, avec leur motif caractéristique de coup de fouet.

Sur les garde-corps du grand escalier, le motif coup de fouet, emblématique de l’Art Nouveau, et les feuilles de marronnier dorées à l’or fin.

Parfois, comme ci-dessus, un corbeau en staff, ce sont des éléments en plâtre, peints dans le même gris-bleu, qui ont été employés, mais on ne les distingue absolument pas des éléments métalliques, encore un exploit, en trompe-l’œil, des restaurateurs.

Sous les plafonds des paliers du grand escalier, la restauration a permis de découvrir des plaques de grès émaillé Art Nouveau, créées à l’époque par le céramiste Alexandre Bigot, qui a collaboré avec Hector Guimard. L’architecte Henri Sauvage avait demandé à A. Bigot de réaliser les grès flammés pour les façades et cheminées de la Villa Majorelle à Nancy.

La grande Verrière

La grande verrière de 1907, qui couvre l’atrium du bâtiment Art Nouveau et son grand escalier, rénovée de 2016 à 2019, est impressionnante par ses dimensions: 42 x 22 m, environ 1.500 m2. Il a fallu tout d’abord déposer l’ancienne verrière en alu des années 1980 et renforcer la charpente métallique de 1905.  La verrière fonce lorsque le soleil tape trop fort et se colore en bleu grâce à un filtre dit électrochrome ! .

La Frise aux paons de Francis Jourdain

Francis Jourdain fut à la fois peintre, graveur, céramiste, décorateur et architecte d’intérieur : un vrai touche-à-tout !

Par la suite il s’est spécialise dans la conception de mobilier, et il est connu comme co-fondateur du Secours Populaire français en 1945. 

La frise aux paons. La photo a été prise un autre jour, où le temps était nuageux, remarquez la différence d’ambiance par rapport aux photos précédentes !

Voici donc le chef d’œuvre de Francis Jourdain. Sur les quatre murs du bâtiment, sur 115 m de long, et 3,5 m de haut, (424 m2 en tout), ce n’est pas une fresque, mais un ensemble de 336 panneaux peints, marouflés sur un mur de briques de liège, dont la restauration complète a nécessité quatre années de travail (Atelier Jean-Loup Bouvier), panneau par panneau. En effet, entre 1970 à 1985, la frise aux paons avait été recouverte de peinture blanche, quelle bonne idée ! Une restauration avait été réalisée avant la fermeture, mais cette fois-ci, le résultat est époustouflant, et les paons très fiers font la roue ! Les roses blanches sont superbes. Des orangers, du lierre, autant de motifs répétés d’un panneau à l’autre…

Sous la frise des paons, une autre frise, décrite ci-après…

La frise au-dessous des paons a été entièrement reconstituée d’après des documents datant de l’époque de la construction : les médaillons en trompe-l’œil, et les corbeaux, en staff peint, ressemblent à s’y méprendre à du métal ! Sur 110 m de long, les volutes, feuilles de vigne et grappes de raisin offrent un décor magnifique. Un gros travail, 132 panneaux en tout, par une équipe de mouleurs, staffeurs, peintres (pour les fausses mosaïques) et doreurs de l’Atelier Jean-Loup Bouvier

Détail de la même frise un jour de soleil… Remarquez les raisins et les fausses mosaïques…

Cet atelier installé aux Angles (Gard), est spécialisé dans le staff, la gypserie et le moulage, mais aussi dans la sculpture statuaire et ornementale et la restauration de statues. Il a notamment travaillé à l’Hôtel Carlton de Cannes (décors en staff du Grand Salon), dans l’amphithéâtre romain de Nîmes (notamment des encadrements de pierre), au Palais Idéal du Facteur Cheval (Hauterives), à la Bastide du Jas de Bouffan à Aix-en-Provence (restauration des sculptures en terre cuite ou en calcaire du parc de la Propriété Cézanne - voir mon article Le Jas de Bouffan), à la restauration de Notre-Dame de Paris (restauration des pignons nord et sud, chimères - voir mon article Notre-Dame dans une beauté nouvelle), et, autre exemple, au Grand Palais (notamment les sculptures extérieures).

À l’origine, le but de cette décoration exceptionnelle, visible du rez-de-chaussée, était d’attirer l’œil, et de donner envie aux clients de monter la voir de plus près au 5ème étage, tout en découvrant les nombreuses marchandises exposées à chaque niveau.

Le point de vue du guide-conférencier : la visite du grand magasin dans le bâtiment Art Nouveau vaut vraiment le détour et permet de se rendre compte de l’ampleur de la restauration. Côté rue de Rivoli, la nouvelle façade est l’œuvre de l’agence japonaise Sanaa (prix Pritzker), dont les architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa ont conçu le Louvre-Lens. Cette façade surprend dans un environnement haussmannien, et certains détracteurs l’ont surnommée le rideau de douche…ou la Sanaaritaine… Ondulante, et diaphane, elle n’est pourtant pas dépourvue d’intérêt. De plus, cette double “peau de verre” reflète les immeubles qui se trouvent de l’autre côté de la rue, et elle laisse entrevoir les immeubles historiques qu’elle protège…

Crédit Photos : P. Borsarelli (sauf le grand escalier).

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