Toulouse-Lautrec, créateur d’icônes

C’est le titre d’une magnifique exposition à l’Hôtel de Caumont (Aix-en-Provence), jusqu’au 4 octobre 2026. 

Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa, de son vrai nom, est issu de l’ancienne noblesse toulousaine. Il descendait des comtes de Toulouse, qui furent de puissants seigneurs féodaux. À l’âge de 10 ans, à cause de la consanguinité de ses parents, cousins germains, la maladie (appelée de nos jours pycnodysostose) retarde sa croissance : après plusieurs chutes et fractures, ses os ne se ressoudent pas correctement, et ses jambes ne grandissent plus. Adulte, il mesure 1,52 m au maximum. 

Il représente tout d’abord les chevaux, car dans son milieu, il a grandi entouré de chevaux, qu’il a représentés alors que son infirmité l’empêchait de les monter. Ensuite, installé à Montmartre, il a représenté les artistes de scène, des danseuses, des comédiennes et des prostituées, souvent des femmes vulnérables, avec tendresse, avec beaucoup de liberté, subtilement, sans complaisance, sans jugement moral,  comme cela aurait pu être le cas, vu son milieu aristocratique. On peut dire qu’il a regardé son époque dans les yeux. 

À Montmartre, on le voit dans tous les cabarets et les cafés-concerts, sans oublier les maisons closes. Il représente la vie nocturne et ses amis, dont il crée des icônes de Montmartre :

Aristide Bruant, photographié vers 1889.

Aristide Bruant dans son cabaret, 1893, lithographie en couleurs sur papier vélin, collection particulière.

Eldorado, Aristide Bruant, 1892, lithographie en couleurs sur papier vélin, collection particulière.

Ambassadeurs, Aristide Bruant, 1892, lithographie en couleurs sur papier vélin, collection particulière. Dans cette dernière affiche, une silhouette sombre, peut-être une allusion à son répertoire qui évoque les bas-fonds de la capitale…

Aristide Bruant, le célèbre chansonnier et écrivain français, ami de Toulouse-Lautrec, grande figure de la Belle Époque, et spécialiste de l’argot parisien. Toulouse-Lautrec l’a représenté, à sa demande, avec son grand chapeau de feutre à larges bords, son écharpe rouge et son bâton brut, créant une icône que tout le monde peut reconnaître. Les Ambassadeurs étaient un café-concert sur les Champs-Élysées. Son cabaret Le Mirliton ouvrit en 1885. On le confond parfois avec l’ancien président du Conseil Aristide Briand. 

Le papier vélin, toujours utilisé de nos jours, a été inventé au 18ème siècle. Son nom vient de vellum, le veau, pour sa douceur et son aspect soyeux et translucide. Autrefois, le vélin était un parchemin de grand luxe, que l’on fabriquait…. avec la peau d’un veau mort-né. De nos jours, on utilise le papier vélin pour la Torah, des documents calligraphiés, des livres commémoratifs,… On l’utilisait aussi pour la fabrication du banjo.

2 lithographies sur papier vélin de 1893, collection particulière.

Dans une collection particulière, un tableau peint en 1888 par Louis Anquetin, ami de Toulouse-Lautrec, L’intérieur de chez Bruant : Le Mirliton. Au centre, la Goulue au chignon caractéristique est entourée de ses amis, dont (en rouge) Marie Valette qui allume une cigarette en public (quelle audace à cette époque !) Aristide Bruant est sur la scène, en rouge et noir…

Jane Avril, 1899, lithographie en couleurs sur papier vélin, collection particulière. Cette œuvre se retrouve sur l’affiche de l’expo. L’artiste aurait utilisé comme modèle la photo (vers 1888) de Paul Sescau, photographe et ami de Toulouse-Lautrec, qui réalisa pour lui une affiche publicitaire : P. Sescau, 9, Place Pigalle…

Jane Avril, une des danseuses les plus célèbres du Moulin Rouge, de son vrai nom Jeanne Louise Beaudon, avait trouvé sa voie dans la danse, notamment le French Cancan. Elle a imposé de porter des dessous rouges, alors que les autres danseuses de ce cabaret portaient des dessous blancs. Elle qui savait lever la jambe à la verticale comme personne, a travaillé également au Divan Japonais et aux Folies-Bergère. Elle est ici dans sa robe-serpent. 

Divan japonais,1892-1893, lithographie en couleurs sur papier vélin, collection particulière. Situé au pied de Montmartre, rue des Martyrs, le Divan Japonais était un café-concert très célèbre. L’orchestre est traité en ombres chinoises et, reconnaissable à ses gants noirs, la chanteuse Yvette Guilbert, dont le visage est hors-champ. Cette affiche a connu un grand succès.

Pierre lithographique de la série anglaise d’Yvette Guilbert “Linger, Longer, Loo” 1898, Musée Toulouse-Lautrec, Albi. C’est assez rare de voir un tel objet car les dessins sur pierre ne sont en principe pas conservés pour pouvoir réutiliser la pierre.

Yvette Guilbert, chanteuse de cabaret, fut d’abord vendeuse au Printemps, boulevard Haussmann, puis actrice de théâtre, puis chanteuse au Divan Japonais. 

Louise Weber dite « La Goulue » fut une célèbre danseuse de French Cancan. Blanchisseuse à Montmartre, elle a posé pour Renoir. La voici sur la célèbre affiche du Moulin Rouge (1891). À cette époque, ce cabaret ouvert depuis deux ans veut se faire connaître et choisit cet artiste pour sa communication. Les ombres chinoises dans le fond sont très réussies. Les diagonales du plancher donnent de la profondeur.  La danseuse est fiévreuse, endiablée, et on dit qu’elle passait vider les verres de clients attablés au cabaret d’où son surnom. La reine du Cancan, qui se chamaillait souvent avec Jane Avril, fut la première vedette à inaugurer la scène de l’Olympia en 1893 et fut par la suite dompteuse de lions au cirque. Elle mourut dans la misère. 

Toulouse-Lautrec côtoie d’autres danseuses célèbres comme Nini Pattes en l’air ou bien encore Grille d’égout, surnommée ainsi parce qu’elle avait les dents du bonheur …

Valentin le Désossé ! En voilà un nom. Il est représenté en premier plan, comme une silhouette longiligne. Célèbre danseur contorsionniste de la Belle Époque. Au Moulin Rouge, il fut le partenaire de danse de La Goulue entre 1890 et 1895. 

1891-1901 - ce grand illustrateur réalise de nombreuses affiches publicitaires à une époque où la lithographie se développe et où les techniques d’impression en couleurs progressent rapidement.  Avec Toulouse-Lautrec et Jules Chéret, l’affiche publicitaire a été considérée comme un art à part entière. Par exemple, ci-dessous, une affiche pour la société Ault & Wiborg. Frank Wiborg, natif de Cleveland (Ohio) et fils d’immigrants norvégiens, s’était associé au Canadien Lee Ault pour fonder cette société, qui était devenue le premier fabricant mondial d’encre d’imprimerie. Toulouse-Lautrec utilisait ces encres pour ses lithographies.

Je vous invite à lire mon article sur Sara Murphy, née Wiborg, fille de Frank Wiborg, co-héritière de cette grande société, qui avec son mari Gerald Murphy a grandement contribué au lancement de la saison d’été sur la Côte d’Azur dans les Années Folles…

L’Anglais au Moulin Rouge, une lithographie en couleurs de 1892, sur papier vélin, dans une collection particulière. Un jeune anglais envoyé par son père industriel faire ses études à Paris et qui fréquente des lieux de plaisir. On dirait qu’il est tout timide devant ces deux femmes et, en même temps, rouge de désir...

Souvent, Toulouse-Lautrec peint sur du carton, ce qui est assez novateur à l’époque… dans son atelier, souvent d’après des photos. Ce tableau de 1891, Femme dans le jardin de Monsieur Forest, prêté par la Basil & Elise Goulandris Foundation à Athènes, est une huile sur carton. Le modèle, Honorine Platzer, vous fixe du regard. Les verts et les violets sont superbes.

Le Docteur Tapié de Céleyran, 1894, huile sur toile, Musée Toulouse-Lautrec à Albi. Il est le cousin du peintre, arrivé à Paris en 1891 afin de continuer ses études de médecine. Toulouse-Lautrec l’entraîne dans la vie nocturne de Montmartre… ici, il est à la Comédie-Française. On dirait une estampe japonaise… Toulouse-Lautrec, en effet, a fait de nombreux emprunts aux maîtres de l’estampe japonaise.

Lautrec par Lautrec, par Maurice Guibert, photographe et ami du peintre, connu notamment pour ses photos de la construction de la Tour Eiffel…

Un personnage extravagant, qui aimait à se faire photographier en empereur du Japon, en grande bourgeoise (avec le chapeau et le boa de Jane Avril), en tenue d’Adam. Grand alcoolique, il aimait mélanger le cognac et l’absinthe, qui finirent par lui provoquer des troubles mentaux, et le conduisirent à son internement. D’autres maladies dont la syphilis auront raison de lui. Il est mort en 1901 à 37 ans.

Son œuvre est importante: plus de 700 peintures, près de 300 aquarelles, près de 400 lithographies et environ 5.000 dessins. En seulement 20 ans. 

Il est encore tellement présent dans l’imaginaire collectif, quand on évoque le Paris de la fin du 19eme siècle : il n’y a qu’à voir le nombre de reproductions en tout genre dans les magasins de souvenirs de la capitale. Pourtant, après sa mort, les musées parisiens ont fait la fine bouche devant son œuvre et après  tant de refus, la mère de l’artiste s’est tournée vers Albi, où son fils était né en 1864, et où depuis plus d’un siècle on se presse pour admirer ses œuvres dans le musée qui lui est consacré. 

Le point de vue du guide-conférencier : L’exposition de l’Hôtel de Caumont rassemble près d’une centaine d’œuvres, prêtées par le musée d’Albi, le musée Carnavalet à Paris, le Musée d’Orsay mais aussi par des collectionneurs privés ! J’aime la façon dont Toulouse-Lautrec signe ses œuvres, notamment sa signature inscrite dans un cercle, un vrai logo !

Son style se reconnaît immédiatement : l’influence du Japon (comme Pierre Bonnard), ses cadrages photographiques, ses aplats de couleurs et ses lignes sûres. Ses scènes du Moulin Rouge et ses affiches publicitaires sont célèbres dans le monde entier. Un des grands noms de la peinture française et un rendez-vous avec la Belle Époque…

A-t-il peint la Côte d’Azur ? Le musée du Petit Palais à Paris conserve un tableau peint à 17 ans, représentant un impressionnant attelage de chevaux lancés à plein galop :

Nice, souvenir de la promenade des Anglais (1880). On dit que c’est son père qu’il aurait représenté dans la figure du conducteur. Un père qui lui a certainement manqué car l’artiste a grandi auprès de sa mère. 


Crédit-Photos : photos prises par P. Borsarelli à l’exposition © Hôtel de Caumont.






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