Renoir et l’Amour
Cela faisait plus de quarante ans qu’une grande exposition parisienne n’avait pas été consacrée à Auguste Renoir.
Plus précisément, des œuvres du début de sa carrière, pendant 20 ans de sa vie, entre 1865 et 1885, de la fin du Second Empire au début de la IIIème République.
Sont exposés plusieurs chefs-d’œuvre de la peinture impressionniste, qui ne furent pas considérés comme tels à l’époque de leur création !
On a souvent dit d’Auguste Renoir qu’il était le peintre du bonheur, avec ses nombreuses évocations des fêtes, des bals, des guinguettes. Effectivement, malgré une vie difficile, dans les années évoquées, il a voulu montrer le bonheur.
Originaire de Limoges, né en 1841, dans un milieu modeste, son père était tailleur et sa mère couturière. Dès l’âge de 13 ans, il travaillait dans un atelier de décoration de porcelaine.
Autoportrait (1875), prêté par le Clark Art Institute de Williamstown, Massachusetts. Renoir a 34 ans. Son œil vif ne perd aucun détail…
Il a débuté aux côtés de Claude Monet, Frédéric Bazille, Berthe Morisot, Edgar Degas, Gustave Caillebotte au moment où naît le mouvement impressionniste, travaillant en plein air et mettant ses modèles en valeur. Plus tard, c’est surtout à Montmartre qu’il a vécu et travaillé.
Ici, Renoir a 26-27 ans. Il est peint par son ami Frédéric Bazille, rencontré quelques années plus tôt dans l’atelier du peintre académique Gleyre. Collection du Musée d’Orsay.
La Grenouillère (1869) est prêtée par le Musée National de Stockholm. On est à Croissy, au sud de Chatou. C’est un lieu de fête sur la Seine que Renoir peint aux côtés de Monet. Les deux jeunes peintres posent ici un jalon du mouvement impressionniste. Une citation de Renoir : “Je suis amoureux du soleil, et des reflets dans l’eau, et pour les peindre, je ferais le tour du monde”. Et les grenouilles qui évoluent ici ne sont pas des batraciens…
C’est une époque où Renoir mène une vie de bohème, et tire le diable par la queue, dans une liberté de mœurs où tout est possible, loin des règles strictes de la société bourgeoise et de la morale religieuse.
La Promenade (1870) a fait le voyage depuis Los Angeles (J. Paul Getty Museum). Renoir représente sa chérie et modèle Lise Tréhot, et son frère Edmond Renoir.
Renoir se fixe à Montmartre, qui est alors un lieu de plaisir et de prostitution. Un quartier champêtre, ouvrier, très populaire, où l’on vient se distraire le soir et le dimanche. Renoir a loué une maison rue Cortot. Mary Cassatt et Edgar Degas habitent un peu plus bas.
Peint il y a 150 ans cette année, le Bal du Moulin de la Galette est l’un des tableaux impressionnistes les plus célèbres du Musée d’Orsay, grand par sa taille (130 x 176 cm) et aussi grand parce qu’il représente une scène de genre magnifique, exposée à la 3ème exposition impressionniste à Paris (1877).
Le tableau est très remarqué. Les grands formats étaient surtout utilisés pour les peintures d’histoire ou mythologiques ; Renoir et Monet prennent de grands formats pour représenter la vie quotidienne. Ce tableau fait partie du Legs Caillebotte, sans lequel il n’y aurait dans doute pas de Musée d’Orsay.
Un bal populaire. On s’habille le dimanche avec ce que l’on a. Une Américaine a inventé le patron, diffusé dans des magazines. Si l’on sait coudre et si l’on a du tissu, on peut s’habiller correctement.
Ce n’est pas une scène de nuit. Le soleil passe à travers les feuillages… tout paraît bleuté hormis les nombreux points de lumière, comme les ombres en fin de journée. Du violet et du rose. On est dans un hangar.
Renoir alors âgé de 35 ans, avait loué un atelier abandonné, rue Cortot, avec un grand jardin, où il faisait poser des personnes, et où il vivait (l’actuel jardin du Musée de Montmartre). Des amis l’aidaient à transporter la grande toile au moulin, où il continuait son travail. Un grand tableau peint en plein air. Si la peinture impressionniste est spontanée, pour cette œuvre, Renoir a fait beaucoup d’esquisses préparatoires.
Dans les jardins du Musée de Montmartre, rue Cortot.
Un grand kaléidoscope qui nous plonge dans la scène, on est en immersion! Dans un flou superbe. Un sommet de l’Impressionnisme.
Parmi les hommes attablés a droite, celui qui écrit est son ami Georges Rivière. Et on retrouve celui qui porte un chapeau haut-de-forme, à ses côtés, Norbert Goeneutte, dans La Balançoire.
Les deux modèles féminins identifiés au centre sont Jeanne, couturière et sa sœur Estelle. Place Pigalle, on trouvait un marché aux modèles, où Renoir engageait des jeunes femmes qui posaient pour lui. Ce sont souvent des fleuristes, lingères, couturières, blanchisseuses, etc. Très amoureux des femmes, il n’a pas toujours peint des modèles professionnels. D’abord parce que pendant longtemps il n’avait pas beaucoup d’argent. Ce sont surtout des proches, des amies puis des servantes qui ont posé pour le peintre. Mais, souvent idéalisés, les visages féminins se ressemblent d’un tableau à l’autre.
La femme en rose qui danse à gauche est Henriette-Anna Leboeuf, modèle et compagne de Renoir. Elle danse avec un peintre cubain.
La Balançoire (1876), Musée d’Orsay (legs Caillebotte). Au Musée de Montmartre, rue Cortot, le jardin où peignait Renoir a été reconstitué. Un panneau rappelle que c’est ici que ce tableau célèbre est né. La lumière est enveloppante, les couleurs sont équilibrées. Beauté d’un moment suspendu.
Au théâtre (la première sortie). Ce tableau de 1876 est prêté par la National Gallery (Londres). Le théâtre est alors l’endroit où il faut être vu.
La jeune femme à la voilette (vers 1876-1877), Musée d’Orsay. Un peu inhabituel dans l’œuvre de Renoir, qui dissimule rarement les visages de ses sujets.
Je vous invite à lire mon article sur le Déjeuner des Canotiers, prêté par la Phillips Collection de Philadelphie, star de cette magnifique exposition… Dans mon cabinet de curiosités… Dans cet article, je vous dis qui sont tous les personnages que Renoir a représentés sur ce chef-d’œuvre de l’Impressionnisme…
Jeune femme sur la terrasse du restaurant Fournaise (1879), Musée d’Orsay. Présente dans le Déjeuner des Canotiers, c’est vraisemblablement l’actrice Ellen Andrée, qui a aussi posé pour Degas et Manet. Une citation de Renoir : “Je voudrais dans mes peintures qu’il n’y ait pas une seule couleur qui frappe l’œil, que tout se soude”.
Les Canotiers (1875), Art Institute, Chicago. On pense que la jeune femme de dos est Alphonsine Fournaise, fille du propriétaire du restaurant. Elle est présente dans Le Déjeuner des Canotiers. Une citation du peintre : “Je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse”.
Au bord de l’eau (1879-1880), prêté par l’Art Institute de Chicago. Au premier plan les figures sont dans l’ombre et le soleil éclaire l’arrière-plan. Les personnages se confondent avec la végétation. Un couple se prmène au bord de la Seine…
Les filles de Paul Durand-Ruel, Marie-Thérèse et Jeanne (1882), Chrysler Museum of Art, Norfolk. Encore impressionniste, ce portrait, commandé par son marchand, n’est pas sur un fond sombre, mais dans une belle végétation. Renoir a fait beaucoup de portraits : c’est un choix commercial car sans argent, il ne pouvait vivre que de commandes, et donc il a peint des portraits pour les clients bourgeois qui les lui commandaient. Surtout des femmes et des enfants.
Après cette période qui fait l’objet de l’exposition, il évolue. Il ne dissout plus les formes. Les corps vont être cernés d’un contour et ne plus se fondre dans le paysage.
La seconde exposition, Renoir dessinateur, rassemble une centaine d’œuvres venues du monde entier. Ce sont surtout des œuvres sur papier : aquarelles, pastels et dessins. Des dessins à la mine de plomb, au crayon Conté, à la plume, à l’encre ou au fusain, une grande variété.
En fait, Renoir n’arrêtait pas de dessiner.
“(Renoir) n’a jamais laissé passer un seul jour sans griffonner quelque chose, serait-ce une pomme sur un carnet de notes. C’est si vite fait de perdre la main”. Jean Renoir, son fils, Renoir, 1962.
Claude Monet, vers 1873, pastel sur papier. Monet l’a conservé toute sa vie. Renoir était son ami. Cette œuvre fait partie du legs Michel Monet, héritier de son père Claude, au Musée Marmottan-Monet à Paris (1966).
Renoir a représenté Paul Cezanne sur ce pastel sur papier de 1880, prêté par un collectionneur. Son ami de longue date semble perdu dans ses pensées. Comme Manet et Degas, Renoir était reconnu comme un maître du pastel, redevenu à la mode, et moins cher que la peinture à l’huile.
Après Montmartre, il a passé les dernières années de sa vie dans son Domaine des Collettes à Cagnes-sur-Mer, jusqu’en 1919. Il a travaillé jusqu’au bout, se faisant attacher aux mains ses pinceaux, car il souffrait de rhumatismes très douloureux.
Auguste Rodin est venu voir Renoir à Cagnes-sur-Mer, et il a posé pour cette sanguine (et craie blanche) de 1914. L’un des derniers dessins de Renoir, 73 ans, diminué, en fauteuil roulant. L’usage de ses mains est devenu plus difficile, la sanguine est alors pour lui une technique plus facile. Collection particulière, courtesy Daniel Katz Gallery, Londres.
Depuis les années 1880, il s’intéresse à la technique de la sanguine, qu’il ne quittera plus. À la fin de l’exposition, cette sanguine (et craie blanche) de 1900-1901 a appartenu à Pablo Picasso. Il s’agit d’une étude pour La Toilette de la Baigneuse, un tableau de la Fondation Barnes à Philadelphie.
Au Musée d’Orsay, Paris, jusqu’au 19 juillet 2026. Photos prises à l’exposition par P. Borsarelli © Musée d’Orsay.
Le point de vue du guide-conférencier : la visite de cette exposition permet de mieux comprendre le parcours de Renoir, notamment, pour le partie des dessins, dans ses dernières années passées à Cagnes-sur-Mer, où il reçut la visite de nombreux amis, dont Auguste Rodin et Claude Monet.
Ci-dessus, le Domaine des Collettes, le dernier atelier de Renoir (avec son fauteuil roulant, ses pinceaux et sa palette), et la vue sur les Hauts-de-Cagnes depuis le parc de la propriété.