Man Ray, été 1937
En juin 2026, grâce au Service Communication de la Municipalité d’Antibes Juan les Pins, j’ai été mis en contact avec un talentueux réalisateur, pour un tournage auquel j’ai participé, sur Man Ray, pour une grande chaîne de télévision française, une belle expérience, qui m’a donné envie de partager ceci avec vous.
Portrait de Man Ray, photographie de Carl Van Vechten, Paris, 1934. Source : Library of Congress (domaine public) via Wikimedia Commons.
Commençons par le sujet principal : Man Ray !
Man Ray est vraiment une figure clé du Surréalisme… On étudie encore aujourd’hui ses techniques dans les écoles d’art. Son œuvre la plus célèbre est certainement le dos de Kiki de Montparnasse, figure emblématique des Années Folles à Paris, sur lequel il a rajouté les ouïes d’un violon, Le Violon d’Ingres. Un tirage unique du Violon d’Ingres a dépassé les 10 M € en 2022 lors d’une vente aux enchères. Il y a aussi les Larmes de verre, un gros plan d’yeux avec des faux cils et des perles de verre.
Né Emmanuel Radnitsky en 1890 à Philadelphie, d’immigrants juifs russes. La famille a changé son nom en Ray en 1912 afin d’éviter toute discrimination. Emmanuel était surnommé Manny dans sa famille, et il a adopté le prénom de Man.
Il était venu tenter sa chance à Paris en 1921, envoyé de New York par son ami Marcel Duchamp, un artiste important pour le mouvement Dada. Il a alors fréquenté les Surréalistes, André Breton, et c’est Jean Cocteau qui lui a présenté de nombreux artistes.
Pendant sa liaison passionnée avec Lee Miller, les deux photographes ont travaillé ensemble : elle a beaucoup posé pour lui. Il lui a enseigné des techniques de photographie, de cadrage, de retouche. Ils ont surtout travaillé pour la mode.
Il a utilisé la solarisation, selon le terme de Man Ray, c’est à dire un incident de laboratoire : on a brièvement allumé la lumière pendant le développement et cela a produit des tirages surréalistes et lumineux. On dit qu’ils ont allumé la lumière car Lee Miller sentait quelque chose lui monter sur la jambe. En fait, cela crée un ton inversé dans une partie de l’image partiellement développée.
Outre la solarisation, il a inventé la rayographie, une allusion à son nom, par accident en 1921, en mettant des objets entre le papier photo et une source lumineuse. Il avait posé un thermomètre, un verre gradué et un entonnoir sur du papier sensible, avant d'allumer la lumière par mégarde. Et les formes de ces trois objets s’étaient imprimées en blanc sur le papier noir. Rendez-vous compte ! C’était complètement dingue de produire des images sans appareil photo !
La photo pour lui n’était pas une simple représentation de la réalité. Il a expérimenté des techniques : ainsi, dans son petit film L’Etoile de Mer, il étale de la gélatine sur son objectif pour rendre les nus un peu flous et échapper à toute censure. Le flou artistique ! Pour un autre film d’avant-garde, il saupoudre du sel et du poivre sur la pellicule, ce qui produit des motifs abstraits et scintillants à la projection !
Ces nouvelles méthodes lui ont permis de créer des images oniriques qui étonnent encore ceux qui les voient aujourd’hui. Il a influencé des générations d’artistes et de photographes.
Man Ray reste un grand nom de la photographie expérimentale de son époque, un véritable pionnier de l’avant-garde du 20ème siècle. Il parlait très bien français, et est devenu citoyen de la République.
Man Ray et la Côte d’Azur !
« Et quand j’aperçus la Méditerranée, je fus tout à fait conquis ».
Man Ray connaissait déjà le Cap d’Antibes, puisque dans les années 1920, il était régulièrement invité à la Villa America par Sara et Gerald Murphy, ce couple d’expatriés américains qui a contribué à lancer la saison d’été sur la Côte d’Azur en s’inventant une vie paradisiaque, entourés d’amis célèbres dont Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, et Pablo Picasso. Man Ray a fait de magnifiques portraits des enfants Murphy. Voir mes différents articles sur Sara et Gerald Murphy, et leur Villa America.
Mougins et Antibes - Été 1937
Le village de Mougins attire les artistes, mais aussi les marchands d’art et collectionneurs. Peggy Guggenheim, le mécène américain, achète déjà massivement, notamment des œuvres de Max Ernst. Des galeristes viennent à Mougins pour y trouver des œuvres, dans ce foyer artistique. Ont fait du business, mais dans une atmosphère de vacances.
Les protagonistes
À Mougins, Pablo Picasso et Dora Maar accueillent, loin de Paris, leurs amis pour l’été : Paul et Nusch Éluard, Lee Miller et Roland Penrose, Adrienne, dite Ady Fidelin et Man Ray.
Une joyeuse bande d’amis, qui ont une passion commune, l’art ! Ils séjournent dans une petite pension, Vaste Horizon, dont on peut voir encore le bâtiment à l’entrée du village. Pablo Picasso et Dora Maar y ont déjà séjourné pendant l’été 1936. L’endroit était connu pour sa bouillabaisse, préparée par Célestin Véran, cuisinier et marin-pêcheur à Cannes, et appréciée du duc de Windsor…
Mougins, 2026. L’ancienne pension Vaste Horizon ; le balcon de la chambre de Picasso…
À la pension, Picasso aimait raconter qu’une nuit, ayant déplacé son lit pour avoir une meilleure vue sur le paysage, il avait dessiné un cadre sur le mur blanc laissé libre, et il avait peint, en compagnie de ses amis, une fresque un peu suggestive, provoquant la colère de la propriétaire, laquelle lui demanda, dès le lendemain, d’effacer son œuvre en repeignant le mur en blanc, à l’aide de quelques pots de chaux ! Est-ce une légende ? En tout cas, on a retrouvé une photo de Dora Maar montrant Picasso peignant à même le mur de la chambre …
La chambre de Picasso, dans l’ancienne pension Vaste Horizon, est décorée de photos le représentant, accompagné de ses amis. Dora Maar photographie Picasso en train de faire la sieste, dans cette chambre, été 1937.
La chambre de Picasso donne sur la campagne mouginoise et la Méditerranée…
Picasso venait à Antibes Juan les Pins depuis 1920, il y fit de nombreux séjours, chez ses amis les Cuttoli, et dans une villa au-dessus de l’Hôtel Belles Rives. En 1937, Picasso a déjà 56 ans. Il vit avec la jeune photographe Dora Maar, 29 ans, depuis quelques mois déjà. Paul Éluard a présenté Dora Maar à Pablo Picasso dans un café de Saint-Germain-des-Près, Les Deux Magots.
Dora Maar prend des photos très originales. À Mougins, elle fait des photos surréalistes extraordinaires de Paul et Nusch Eluard sous les cannisses, qui projettent des ombres sur eux. Mais Picasso la rabaisse, se moque d’elle, et la représente en train de pleurer. Le lévrier de Picasso, Kasbeck, est là également.
Paul Éluard, 42 ans, le poète-phare du Surréalisme, écrit surtout le matin, il termine son recueil de poèmes Les Yeux Fertiles. Nusch, son grand amour, est la figure centrale de son œuvre, sa muse. Il l’a rencontrée à Paris. On voit aussi Cécile Éluard, la fille que Paul a eu avec Gala.
Lee Miller Photomaton picture, New York, USA c1927 by Lee Miller [1] FOC press image © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved. leemiller.co.uk.
Lee Miller, 30 ans, est une ancienne top model devenue photographe d’avant-garde, une femme libre et moderne, qui fascine tous les hommes qu’elle croise. Elle a été la muse de Man Ray, mais leur rupture a été violente, 5 ans plus tôt. Ils se revoient à Mougins.
Roland Penrose, Paris, France 1944 by Lee Miller [5982-39] FOC press image © Lee Miller Archives, England 2026. All rights reserved. leemiller.co.uk.
Roland Penrose, le nouveau compagnon de Lee, 37 ans, est un collectionneur, peintre amateur et critique d’art. Il a été le co-organisateur de l’exposition internationale du Surréalisme à Londres, ouverte quelques semaines avant ces vacances sur la Côte d’Azur. Son épouse Valentine Penrose est présente, mais le couple se sépare et Valentine part vivre en Inde.
Et donc cet été-là, à 47 ans, Man Ray retrouve celle qui fut sa muse, Lee Miller, pendant ces vacances.
Cependant, après sa rupture avec Lee Miller, Man Ray est tombé amoureux d’Ady Fidelin, qui est là ! Ady est Guadeloupéenne. Elle dansait dans un cabaret parisien et rêvait de devenir mannequin. Man Ray tient parole et elle se retrouve dans le magazine américain Harper’s Bazaar, c’est la première fois qu’un mannequin de couleur figure dans ce magazine.
Man Ray, lui, joue les détachés mais n’en pense pas moins. Revoir Lee Miller, cette femme qui l’a brisé cinq ans plus tôt, dans les bras d’un autre, ne le laisse pas indifférent. Heureusement, Ady Fidelin, sa nouvelle compagne, semble s’accommoder de l’ambiance libertine.
Il y a aussi une blonde aux cheveux courts, Rosemonde Wilms, qui accueille la joyeuse bande dans sa maison de Mougins.
Ces quatre couples d’amis partagent la complicité, l’amitié et l’amour. Pour eux, la Côte d’Azur est un paradis.
Été 1937 – le contexte politique
Pourtant, le contexte est difficile : la situation politique est tendue, et ces amis parlent de l’actualité. Et l’actualité, c’est la guerre en Espagne. Picasso se fait du souci pour sa mère, qui vit à Barcelone. Quelques mois plus tôt, Il a peint Guernica, son œuvre immense, plus de 7 mètres, la ville bombardée le 26 avril. C’est Dora Maar qui photographie Picasso en train de peindre Guernica. Et l’œuvre, terminée en juin, est exposée cet été là dans le pavillon républicain espagnol de l’exposition universelle de Paris. À Munich, Hitler organise ses expositions : Art allemand d’un côté, Art dégénéré de l’autre. Franco écrase la République espagnole.
Et c’est dans ce contexte difficile que cette joyeuse bande d’artistes vit l’un des étés les plus insouciants et créatifs qui soient.
Le programme de la joyeuse bande :
Le matin, ils partent de leur pension de Mougins dans l’Hispano-Suiza de Picasso et se rendent à la plage de La Garoupe, au Cap d’Antibes. Ils se baignent dès leur arrivée, puis pique-niquent sur la plage. Ils font beaucoup de photos, surtout Lee Miller et Dora Maar qui sont photographes. Et bien sûr Man Ray ! Les gens du coin les voient filmer et photographier à tout va.
Il faut s’imaginer qu’en 1937, le Cap d’Antibes est encore un coin sauvage ! Ils sont séduits par la petite plage de La Garoupe, peu connue, et se promènent sur les rochers. Ils ramassent du bois flotté, des os de seiche, des galets, …
Ils vont pique-niquer sur l’Ile Sainte-Marguerite, au large de Cannes. Ils sont très libérés, se photographient nus. Célébrer ainsi cette joie de vivre en plein été, c’est assez révolutionnaire. C’est une sorte d’hédonisme estival qu’ils célèbrent ensemble. La Côte d’Azur commence à recevoir du monde, depuis la création des congés payés l’année précédente, mais ces congés payés ne sont pas encore entrés dans les mœurs. Et cette joyeuse bande préfère les coins tranquilles et isolés.
Ils se promènent beaucoup dans la région, et rendent visite à Marie Cuttoli, qui travaille avec Picasso depuis une dizaine d’années. Cette cheffe d’entreprise va relancer la tapisserie d’Aubusson.
Ils reviennent souvent à Mougins pour déjeuner sous une tonnelle de vigne. L’après-midi, ils font la sieste, et peut-être l’amour. Ils travaillent aussi. Man Ray photographie dessine et peint. Et le soir, Picasso montre un portrait de Dora Maar, Paul Éluard leur lit son dernier poème. Pendant cet été 1937, Picasso réalise un portrait des six femmes ayant partagé ce séjour à Mougins.
Man Ray invente le film de vacances !
Man Ray tourne avec ses amis un petit essai cinématographique, son dernier film. Il a reçu en cadeau de la firme Kodak des pellicules couleur. Un nouveau procédé mis au point par Kodak en 1935, destiné au marché domestique, et qui a la particularité de saturer les couleurs chaudes. Ce film en 16 millimètres est un album de vacances, sans doute le premier du genre, un film de famille comme tant de personnes en tourneront au moment de leurs vacances. Il est un peu comme une parenthèse enchantée et libertaire dans un monde où la guerre approche…
Man Ray filme Paul Éluard avec une feuille de murier sur le visage, on est en plein dans le Surréalisme. Nous avons encore beaucoup de muriers sur la Côte d’Azur, car leurs feuilles sont la seule nourriture du ver à soie que l’on élevait autrefois dans notre région. Valentine Penrose fait de même avec une feuille sur le visage.
Dans ce film, Man Ray courtise Nusch Éluard, elle le gifle. Et puis c’est tout le groupe qui tourne autour d’une barre verticale. Comme un manège dans une fête foraine. Et puis une saynète, Picasso et Éluard font la sieste. On se lit les lignes de la main.
Un film d’amateur, en couleurs, qui n’a d’autre but que de fixer ces moments de retrouvailles et de jeux entre amis. Et c’est le thème de l’amour qui est au centre de ces instants de joie et de plaisirs.
Et comme excepté Ady, qui a une belle peau hâlée, ils ressemblent, comme le dit Man Ray, « à des vers de terre blancs », il met un filtre orange sur son objectif.
Et il filme librement, sans artifices, en lumière naturelle, comme il n’aurait pas pu le faire dans son studio parisien. À Antibes, il n’est pas le photographe mondain qu’il est à Paris. Il s’adapte à la lumière méditerranéenne très vive, et qui change d’un endroit à un autre, selon l’heure de la journée.
Ce film dure à peu près neuf minutes.
Et Man Ray fait également de très belles photos de vacances, dans le village de Mougins, sur la plage et sur les rochers de La Garoupe. Ces photos sont dans des albums, précieusement conservés. On sait qu’après les vacances, il en a distribué à ses amis.
Que s’est-il passé après ces vacances de l’été 1937 ?
Ils ont fait cela pendant les trois étés qui ont précédé la guerre : 1937, 1938, 1939.
Pablo Picasso va s’isoler dans son atelier parisien. On ne l’embête pas, il est connu internationalement. Il va rompre avec Dora Maar en 1943 pour Françoise Gilot.
Dora Maar va très mal vivre cette séparation et sombrer dans la dépression, finissant isolée dans la maison de Ménerbes (dans le Vaucluse), que Picasso lui a offerte en guise de cadeau d’adieu.
Lee Miller va devenir une très grande correspondante de guerre, couvrant la Libération et découvrant l’horreur des camps nazis. Elle sera marquée à vie par cette expérience. J’ai beaucoup aimé le film Lee Miller (titre original Lee), réalisé en 2023 par la réalisatrice américaine – et directrice de la photographie - Ellen Kuras, son premier film de fiction. Au début, les scènes des années 1930 où l’on mentionne « Mougins, France » ont été tournées en Croatie, où les paysages côtiers non bétonnés peuvent évoquer une Côte d’Azur encore vierge.
Une photo célèbre de Lee Miller la représente dans la baignoire de l’appartement d’Adolph Hitler, à Munich, en avril 1945. La scène est fidèlement recréée dans le film.
Paul Éluard va entrer dans la Résistance et écrire Liberté, ce poème d’amour à Nusch devenu une sorte d’hymne contre le nazisme, symbole de la Résistance, imprimé à Londres et parachuté à des milliers d’exemplaires par les avions de la Royal Air Force sur le territoire français en guerre. Ce poème a rapidement inspiré une cantate de Francis Poulenc, deux tapisseries de Jean Lurçat et le célèbre poème-objet-dépliant illustré par Fernand Léger.
Man Ray va s’exiler à New York, où il reconstitue un cercle d’artistes exilés comme lui. Après la guerre, il reviendra à Antibes, où il retrouvera Picasso, mais les autres amis ne sont plus là !
Portrait de Man Ray, photographie de Carl Van Vechten, Paris, 1934. Source : Library of Congress (domaine public) via Wikimedia Commons.
Que reste-t-il de cette parenthèse enchantée ?
D’abord, une exceptionnelle fertilité artistique, entre le film et les photos de Man Ray, les photos de Lee Miller, de Dora Maar, Guernica, les poèmes d’Éluard, …
Et peut-être à la fois une grande insouciance et une certaine mélancolie, comme si cette joyeuse bande se rendait compte de ce qui allait se passer dans un proche avenir.
Le point de vue du guide-conférencier : Je recommande vivement une visite du site web leemiller.co.uk notamment pour sa banque d’images (picture library), ainsi que le site farleyshouseandgallery.co.uk qui renseigne très clairement sur les possibilités d’achat en ligne, notamment la réplique d’un album de photos, “ Summer of 1937”, montrant de nombreuses photos de ces artistes sur la Riviera…